Jérôme Galabert, le directeur du festival, en rigole lui-même : que la pluie devienne l'invité permanent des dimanches sakifiens au mois d'août, on commençait à s'y faire. Que le rituel se poursuive au mois de juin, ça devient une signature, une identité. Avis de forte pluie sur toute l'île hier, donc, et Saint-Pierre en aura eu sa part.
Une bonne nouvelle tout de même : on aura pu constater que nos flamboyants fétiches du carré VIP Charrette sont étanches, nous évitant le crève-cœur de les voir se déliter sous les averses, comme un compte à rebours morose de la fin du festival.
Mais on va reprendre les choses dans l'ordre. Une demi-heure après l'ouverture des portes, pendant que le Ker Faya Sound System chauffe les premiers arrivants, on sent comme un frémissement, annonciateur d'un surcroît de public et d'électricité dans l'air. C'est Tapok qui démarre, pendant que Zorro Chang se fait attendre sur la scène des Filaos. Double challenge pour Tapok : ouvrir le festival sur le Vince Corner, à l'entrée du site, et présenter son nouvel album, "Tapokalips". Arno Bazin et ses dalons font le nécessaire, desservis par le son décidément approximatif du Vince Corner et un public un peu atone, qui semble attendre assis dans l'herbe l'ouverture des hostilités. Autre ambiance pour Zorro Chang, on aurait pu s'en douter, et c'est heureux : il y a les fans, qui reprennent les paroles en chœur, se préparent fébrilement au tube "Ala le son 974", et les curieux, preuve que son nom s'inscrit bel et bien dans le paysage. Et ça marche, le personnage Zorro Chang fait le show, occupe l'espace d'un égo débordant probablement inhérent à la catégorie ragga dancehall ("Voilà le dancehall que Zorro Chang aime : higher level. Haut niveau." Ca ricane quand même dans le public à l'arrière…).

Alors que la pluie se met de la partie, la jeune Irma s'installe sur la scène de la Poudrière. D'ordinaire, le musicophage porte une attention particulière au label sur lequel un artiste signe, garant ou avertisseur généralement d'une certaine famille artistique, d'une certaine identité. Pour Irma, il s'agit de My Major Company, le label communautaire à qui on doit Grégoire. On va vite s'apercevoir que le principe édicté plus haut a vécu dans le cadre de MMC. Forte d'un single accrocheur, "I know", Irma, simplement accompagnée d'un batteur et d'un bassiste, capte rapidement l'attention du public. Que ce soit avec ses compos, ou au détour d'une reprise de "ABC" des Jackson Five (Michael décidément à l'honneur après la version d' "I'll be there" par Imany vendredi soir), Irma prouve avec humilité qu'on tient là une nouvelle valeur de tout juste 20 ans dans l'univers folk / soul. Respect.
On va garder la tonalité folk pour le concert attendu de Yodelice. Le public de Salahin se mobilise et résiste aux averses, Yodelice déroule son univers folk pop aux accents étonnamment tribaux qui donnent au concert une allure de célébration païenne. Les fans sont ravis, les autres se surprennent à reconnaître des chansons entendues et appréciées, et en ce qui nous concerne, on finit par lui pardonner d'avoir contribué au dernier album de Jojo Hallyday. Forts de cette bienveillante mansuétude, on se dirige vers le Vince Corner pour le concert de MelisSmell. Il y a des senteurs plus poivrées dans sa musique que celle que MelisSmell évoque dans son nom, plus âpres, rugueuses comme sa voix qui convoque souvent Bertrand Cantat dans le timbre et Ferré ou Brel dans l'expression. Dommage, encore une fois, le son du Vince Corner visiblement attaqué par la pluie étouffe un peu le set.
On attendait un peu Tété au tournant, son dernier concert à La Réunion n'ayant pas laissé que des souvenirs émus. Surprise, on découvrait dans le Quotidien du matin même un billet de la main de Tété précisant que ce concert pour Sakifo serait particulier, entre autres pour raison de batteur démissionnaire. Il fût au final particulièrement bon, Tété se révélant beaucoup plus généreux et communicatif que précédemment. En formule trio, accompagné d'un guitariste et d'un (nouveau) batteur, Tété s'adonne à un folk blues asséché et nerveux, à tendance spasmodique. Tom Waits, dans une vieille interview, racontait comment son complice Marc Ribot, lors d'un concert dans un bar de la Nouvelle-Orléans, était quasiment rentré en transe, les pieds baignant dans l'alcool et l'humidité, risquant le court-jus à tout instant. On n'en était pas là, bien sûr, mais il y a chez Tété comme une promesse... On se quitte sur "A la faveur de l'automne", abondamment arrosés par la pluie. Raccord.
Pour sa deuxième venue sur la scène du Salahin, The Do propose une formation étoffée, et un set aux ambiances plus contrastées, plus expérimentales, mais tout aussi efficaces. C'est du côté du Vince Corner qu'on va se prendre une bonne dose de rock n' roll joyeusement noisy, avec Boogers. Pour le coup, la sono défaillante ajoute une touche garage presque bienvenue. Fidèle à son image de joyeux drille lunaire, le Tourangeau offre un concert où pop, rock, electro, humour et décontraction finissent par emporter un public qui se faisait timide et clairsemé au début. On en redemande.
Pour les deux derniers concerts d'un festival nettement conçu en crescendo, la majeure partie du public semble se préparer pour Asian Dub Foundation. C'est de toute façon le nom qui circulait le plus dans les allées pour désigner le climax du festival. C'est en plus l'histoire d'une rencontre presque déçue pour la première édition du Sakifo, qui offrit la prestation d'ADF en sound system là où beaucoup attendaient le groupe. En tout cas l'occasion idéale de constater le retour en forme du groupe, enrichi de nouveaux membres. Pourtant, c'est du côté des Filaos que nous sommes allés chercher la claque finale du Sakifo 2011, avec Success. Un dandy guignolesque en guise de frontman qui s'offre le luxe d'un bain de foule dès les tout premiers morceaux, des chansons utradansantes electro-rock qui n'hésitent pas à venir faire les poches des Beastie Boys, rien de bien neuf, mais ce n'est pas le propos : Success emporte tout, et surtout l'adhésion de tous. La preuve, ceux venus depuis le concert d'ADF par curiosité ne décollent plus.
Voilà, la pluie redouble, Sakifo 2011 s'achève, et le bruit circule déjà d'un bilan positif de bon augure pour l'année prochaine. Ca tombe bien, on est prêts. Un dernier message à l'attention de nos amis porteurs de parapluie : la prochaine fois, passez à la capuche, merci.
Mike Colléaux.
Crédit photo : Jean-Noël Enilorac.
