Plus de quarante après leur séparation, des musiciens juifs et musulmans se retrouvent pour redonner tout son lustre à la musique qui unissait les communautés d'Alger : le chaâbi.

Fût un temps, entre variété désorientale et avis politiques mal orientés, où Enrico Macias connut la grâce. Ne vous inquiétez pas si l'épisode vous a échappé, il ne dura guère, le temps pour lui de faire revivre l'héritage de son tonton Raymond, Cheikh Raymond pour être précis, nom illustre s'il en est de la musique arabo-andalouse, le malouf. En 1961, la France coloniale n'en finit plus de se déliter dans les "événements" algériens et d'égrainer les dommages collatéraux : Cheikh Raymond, de père juif et mère française, est suspecté par le FLN avant d'être abattu en pleine rue à Constantine. Respecté par toutes les communautés, sa mort est un choc décisif pour les juifs d'Algérie, qui ne voient plus alors que l'exil comme issue. Parmi eux, bien sûr, un grand nombre de musiciens. C'est la fin des grands orchestres où juifs et musulmans interprétaient ensemble l'art raffiné du malouf ou celui plus populaire du chaâbi, qui nous intéresse ici. Jusqu'à ce que la réalisatrice Safinez Bousbia décide en 2003 de faire renaître de ses cendres l'Orchestre El Gusto d'Alger, en réunissant ses musiciens de part et d'autre de la Méditerranée. On pense évidemment à Buena Vista Social Club ou Benda Bilili : un cinéaste réunit des musiciens que le temps et/ou les événements séparent, dans un genre à la croisée du biopic, du documentaire et de l'ethnomusicologie. Force est de constater que pour l'heure, le genre est florissant, même si dans l'immédiat on n'a pu apprécier d'El Gusto "que" le son (le film est sorti en France le 11 janvier). Après un "premier" album publié sur le label de Damon Albarn qui a décidément le nez creux et l'oreille baladeuse, la B.O.F. retranscrit le plaisir et l'intensité intactes de ces musiciens séparés depuis 40 ans, presque à leur climax sur l'indétrônable "Ya Rayah" du maître Dahmane El Harrachi - c'est un constat presque banal, et c'est d'autant plus beau.
